Délivrance

 

 

Aimé Guénolé est tailleur pour dames, sa femme Adèle Guénolé est modiste et ils travaillent en harmonie dans l'atelier où grandit leur fils, le petit Bienaimé Guénolé. Tandis qu'Adèle compose des chapeaux très inspirés avec des fleurs en tissu et des fruits d'imitation, Aimé confectionne des manteaux et des capes. A l'époque où se déroule notre histoire – nous sommes en 1847 – lorsque les clientes viennent à l'atelier pour faire leurs choix et passer commande, c'est avec des bandes de papier que l'on prend leurs mesures : longueur des bras, des épaules, tour de taille, des hanches, de poitrine, du cou ... On trace les repères au crayon sur la bande de papier et on les reporte ensuite sur de grandes feuilles pour dessiner les patrons. Un jour Aimé rentre de la mercerie où il se fournit, avec une nouveauté de la couture : roulé en serpentin, il exhibe un ruban jaune en toile cirée qui déroulé laisse voir sur chaque face, mais inversement, une graduation de zéro à cent-cinquante centimètres. C'est qu'Alexis Lavigne, tailleur pour dames à Paris,  venait  d'avoir l'idée de cet instrument souple, capable d'épouser nos formes et contours tout en les mesurant.

Le mètre ruban – qui est en réalité un mètre et demi – industrialisé, commercialisé, fit donc son entrée dans l'atelier des Guénolé et le petit Bienaimé, du haut de ses six ans, manifesta immédiatement le plus vif intérêt pour l'objet ; de telle sorte qu'Aimé se rendit à nouveau à la mercerie pour en acheter non pas un mais deux autres et alors chaque membre de la famille eut son mètre ruban autour du cou, celui du petit Bienaimé traînant un peu par terre.

On ne pouvait deviner alors que ce cadeau, offert avec les meilleures intentions, pouvait avoir des conséquences fâcheuses, mais tel fut le cas, car l'enfant développa le besoin compulsif de tout mesurer ; au début il était drôle de le voir mesurer sa chaise avant de s'asseoir, son lit avant de se coucher, la longueur et la largeur de ses chaussures et celle de ses pieds avant de se chausser, mais on commença à perdre patience à le voir mesurer les joues de sa mère avant de les embrasser, la barbe de son père avant de la caresser. A table, il ne mangeait que s'il avait fini de mesurer les couverts, les assiettes, les plats, la soupière, le pain, le poulet, les pommes de terre et même les haricots et tous les mets mesurables ou non. Dans l'ordre croissant de l'invraisemblable, on le vit mesurer un mètre avec un autre.

Toute répression fut inutile ; toujours armé de son mètre ruban, le petit Bienaimé mesurait du matin au soir longueurs, largeurs, hauteurs, épaisseurs, profondeurs, circonférences, diamètres, rayons et écartements. Les parents finirent par baisser les bras, tant de fois mesurés, et tous, parents, clientes, voisins et connaissances s'habituèrent et se prêtaient même à cette bizarrerie, somme toute inoffensive car le petit Bienaimé était par ailleurs un gentil garçon.

La manie persista au-delà de l'enfance et de l'adolescence. Devenu jeune homme, un jour que Bienaimé se promenait dans un bois, mesurant un tronc par ici une branche par là, il y avait non loin de lui une jeune fille, qui, un chiffon à la main, frottait consciencieusement un arbre, aussi haut qu'elle le pouvait sur la pointe de ses pieds ; elle ne s'interrompit que pour ramasser au sol quelques pommes de pin qu'elle frotta tout aussi énergiquement et qu'elle posa ensuite sur une pierre non sans l'avoir minutieusement dépoussiérée et avant de s'attaquer à un autre arbre un peu plus loin ; c'est quand elle entamait le nettoyage des premières branches, qu'elle découvrit à travers le feuillage fourni de l'été le jeune homme qui, en hauteur, à quatre mètres vingt-cinq du sol, mesurait déjà les branches secondaires ; en la découvrant à son tour, il sauta à terre et comme les deux marottes étaient de nature à pouvoir se combiner, spontanément ils commencèrent l'une à nettoyer ce que l'autre avait mesuré et, à l'inverse, l'un à mesurer ce que l'autre venait d'astiquer et ainsi pendant un bon moment pendant lequel grandissait en lui l'envie de mesurer le tour de taille de la nettoyeuse qui ne pensait qu'à épousseter le mesureur. Mais alors, tout proches l'un de l'autre, elle aperçut dans ses yeux à lui des profondeurs limpides, tandis qu'il découvrit dans ses yeux à elle des étendues incommensurables. En les regardant s'embrasser, Dame Délivrance, qui aime les baisers, faisait tomber à leur pieds, sur les feuilles et en même temps, le mètre ruban vain et le chiffon inutile.

 

août 2012

 

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