Vues de l'esprit

 

Sortie de la clinique où j'avais été opérée de la cataracte avec un pansement sur l'œil, j'étais cependant autorisée à regarder la télévision dès le soir même, avec, naturellement, l'œil valide. Les informations m'apprennent alors une découverte astronomique fort intéressante, celle de la planète baptisée Kepler 16-b, à 200 millions d'années lumière de la Terre et dite circumbinaire, car elle tourne autour de deux soleils. La photographie arrête le mouvement au moment où on voit alignés un petit rond noir, la planète en question, devant et au centre d'un important soleil rouge-orange, le tout devant et au centre du deuxième soleil encore plus important de couleur jaune pale. Cet ensemble s'organisait dans mon esprit comme un grand œil anatomique avec sa pupille noire et profonde, son iris enflammé et son globe impressionnant. Même le cristallin atteint et celui de remplacement me semblaient reconnaissables sous la forme d'une bulle nébuleuse qui s'échappait en bas à droite de l'image tandis qu'une deuxième nette et transparente arrivait par la gauche.

Mon pansement fut retiré le lendemain. L'œil libéré s'ouvrit avec une vue déjà recouvrée et cependant le résultat fut décevant, car si chaque œil séparément voyait plutôt bien, les deux ensemble avaient du mal à s'accorder entre eux et ma vision ressemblait à celle que j'avais quand étant enfant, je m'amusais à chausser les lunettes de papa ou celles de maman, qui me grondaient et m'ordonnaient de les retirer, car ça abimait les yeux. Cette fois-ci, invisibles de tous, elles étaient collées à moi les lunettes de papamaman.

Il me fallait patienter plus de quatre semaines pour que la mésentente du couple oculaire s'apaise naturellement ou à l'aide de verres appropriés. Entre temps, pour rendre moins pénible ce délai, j'ai eu l'idée d'essayer les unes après les autres des lunettes anciennes qui, en grande quantité et attirées par la force de l'anxiété, sortaient comme d'elles mêmes de tous les tiroirs et rangements de la maison. Jamais accessoire ne fut si nécessaire et je ne sais pas qui a pu opposer ces deux termes.

En ôtant de l'une des ces lunettes le verre correspondant à l'œil opéré, il était possible de voir clair de loin mais pas de près. Diverses tentatives et essayages aboutirent presque par hasard à obtenir que, en superposant à la lunette borgne une deuxième paire complète, la vue de près fut confortable, mais pas celle de loin. Moyennant un jonglage approprié, enrichi dans la rue par une troisième combinaison, celle de la lunette borgne portée sous celles, énormes, de soleil, je parvins enfin à rendre la situation supportable.

Mais le moral de l'opérée récente que j'étais ne suivit pas et c'est ainsi, en cherchant à l'élever, que je suis allée, toute convalescente, et pour paradoxal que cela paraisse, au cinéma.

A l'aide seulement de la lunette à verre unique ‒ pour ceux qui ont pu suivre ‒ j'ai vu « Habemus papam », une fiction construite sur l'idée d'un Pape qui venant d'être élu, ne se résout pas à assumer ses fonctions et qui échappant à la vigilance générale du Vatican (nous visitons le Vatican) erre en civil dans les rues de Rome (nous visitons Rome) où il lui arrive quelques aventures embrouillées et peu crédibles comme ma réalité visuelle postopératoire. Aucun œil sidéral ou astronomique, ni même l'œil absolu de Dieu, ne s'est mêlé de l'histoire. Mais je ne sais pas si dans le regard de Michel Piccoli devenu vieux, ou dans celui du vieux Pape qu'il représente, je devinais autant que j'enviais, tout au long du film, un ou peut deux épisodes déjà anciens, rangés, oubliés, bref, surmontés, d'opération de la cataracte.

septembre 2011  

 

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